Sortir du Grand Confinement : la voie étroite entre autoritarisme et capitalisme de surveillance.

Alors même que de nombreuses incertitudes demeurent sur ses conséquences et sur ses séquelles à moyen et long terme, la Grande Crise sanitaire, économique et financière de 2020 semble déjà avoir balayé un nombre inouï de certitudes et précipité le monde dans une ère nouvelle.

On a coutume de dire après chaque grande crise qu’il y a un avant et un après. C’était déjà le cas lors du choc pétrolier de 1973, à l’occasion du chapelet de crises multidimensionnelles qui avait suivi la fin de la guerre froide et l’effondrement du monde bipolaire en 1991, puis lors de l’éclatement de la bulle « Dot Com » en l’an 2000, et bien sûr au lendemain de la crise financière de 2008, suivie quelques années plus tard par un test de résistance grandeur nature pour la zone euro, à l’occasion de la crise de la dette souveraine grecque. Néanmoins, à l’aune de ces différents épisodes de crises passées, celle de 2020 – surnommée par le FMI « Le Grand Confinement » à défaut d’une appellation plus parlante – se révèle être d’un ordre de magnitude supérieur à tout ce que nous avons connu jusqu’à présent.

Cette crise nous frappe d’abord bien sûr par son caractère tragique sur le plan humain. Elle nous replonge dans une temporalité que l’on croyait à jamais révolue en Europe. Les images de ces camions militaires qui se suivent en file indienne dans les rues de Bergame, transportant dans un silence assourdissant les victimes de la pandémie du COVID-19 – ou SARS-COV-2 – vers leur ultime demeure, resteront à jamais gravées dans nos mémoires. Il en va de même de l’héroïsme de cet ophtalmologue de Wuhan, Li Wenliang, qui a osé défier l’impitoyable machine étatique chinoise pour alerter ses concitoyens, dès le mois de décembre 2019, sur la transmission à l’homme de ce virus hautement dangereux. Comme Li Wenliang, un nombre incalculable de membres du corps médical auront donné leur vie, aux quatre coins du monde, dans cette guerre contre un ennemi invisible mais ô combien dévastateur. Lorsque le temps de la commémoration remplacera celui de l’action, il faudra ériger des monuments aux lanceurs d’alerte et à tous ces soldats en blouse blanche qui sont morts pour que vive l’humanité.

En dehors du corps médical, cette crise a déjà fait beaucoup de victimes. Aux centaines de milliers de morts directement ou indirectement imputées à l’infâme virus, il faut ajouter les centaines de millions d’individus qui ont perdu leurs moyens de subsistance, en raison de la paralysie des économies et des mesures de confinement mises en oeuvre par les pouvoirs publics dans la quasi-totalité des Etats de la planète, parfois de manière intelligente mais le plus souvent de manière brutale et indifférenciée. Peut-on blâmer des gouvernements de vouloir, par tous les moyens, chercher à « aplatir la courbe » de la pandémie ? Non bien sûr, en l’absence d’autres moyens plus efficaces. Mais ces mesures de police exceptionnelles doivent être accompagnées d’un filet social tout aussi exceptionnel, pour éviter les morts causées par la faim, le chômage et la relégation sociale. Les pays riches ont réussi à résoudre à grands frais cette équation, même si les systèmes sociaux les plus inégalitaires – comme celui des Etats-Unis – étaient beaucoup moins préparés à faire face aux conséquences sociales d’un tel « shutdown » synchronisé. En revanche, pour les pays pauvres ou pour les pays dit « émergents » – un qualificatif qui perd dans ce contexte une grande part de pertinence – les conséquences sociales sont tout simplement effroyables, et les répercussions politiques qui vont inévitablement en découler font dresser les cheveux sur la tête aux plus aguerris des autocrates.

De manière générale, la Grande crise de 2020 a déjà entraîné la révision de nombre de dogmes établis sur les plans scientifique, économique, politique, culturel et moral. Elle nous a poussé à revoir en profondeur le fonctionnement de nos sociétés et à questionner les valeurs sur lesquelles elles étaient bâties, de facto sinon de jure. Notre conception des droits et libertés individuelles, longtemps confondus avec l’individualisme, s’en trouvent profondément ébranlée, à l’heure où des applications sont désormais prévues pour surveiller nos moindres interactions sociales. Big Brother ne se contente plus de nous regarder, il est désormais entré dans notre chair, pour notre bien, du moins tel est le message subliminal qu’il entend nous faire passer. Le spectre d’une société de surveillance généralisée, organisée sous le condominium des Etats et de grands conglomérats techno-capitalistes n’est plus une vague dystopie. C’est une nouvelle normalité qui se banalise de plus en plus et contre laquelle il faudra lutter d’arrache-pied pour préserver des « sanctuaires de liberté », selon l’expression de Shoshana Zuboff, et pour ériger des « pensées-barrières » contre le totalitarisme comme on adopte des « gestes-barrières » contre la pandémie.

La Grande Crise a également mis le doigt sur la vulnérabilité de nos modes de production et d’habitudes de consommation qui dépendent dans une très large mesure de développements politiques, économiques et sanitaires à l’autre bout de la planète. Dans une saisissante récurrence de « l’effet papillon », nous avons appris qu’un battement d’aile de chauffe-souris à Wuhan pouvait paralyser la planète toute entière. Poussant dans ses ultimes retranchements la pensée qui s’est développée en Occident depuis la création du Club de Rome en 1968, et de la publication en 1972 de son rapport très médiatisé sur « Les limites de la croissance », la collapsologie ou « science de l’effondrement » nous invitait déjà depuis des années à réfléchir sur notre myopie face aux risques majeurs, et au caractère insoutenable, tant d’un point de vue environnemental que d’un point de vue social, des modèles d’organisation en vigueur. Ce qui était fustigé par l’establishment scientifique et politique mondial comme une élucubration d’oiseaux de mauvaise augure, ou de farfelus en mal de reconnaissance académique et sociale, prend tout à coup les allures d’une vérité incontestable. Dans le même temps, les dirigeants des pays les plus puissants de la planète, que l’on avait jadis connus pleins de morgue et d’assurance, se voient contraints de relativiser leur toute puissance et, à l’instar d’un Emmanuel Macron basculant du jour au lendemain des mirages de l’hubris aux affres de la contrition, d’admettre leur impéritie face à cette crise majeure.

La crise a également fait quelques gagnants. Gageons que le « business du confinement » et ses multiples produits dérivés (applications de télétravail, sociétés de livraison à domicile, plateformes de diffusion de contenus) se portera bien même après la fin – progressive – de ce dernier. Pour les producteurs de masques faciaux et de gel hydroalcoolique, cette crise est plus qu’une aubaine, c’est l’affaire du siècle. Dans un retournement spectaculaire, les sociétés du secteur de la technologie aux Etats-Unis, traditionnellement considéré comme des placements risqués sont devenues des valeurs défensives en cette période. Il ne faut pas imputer un excès de cynisme ou d’opportunisme à des entrepreneurs ou à des groupes qui ont encaissé les « dividendes de la crise », tout en contribuant à satisfaire une demande sociale urgente. Cette crise ne va pas remettre en cause les fondements même du capitalisme, même si elle va le pousser à évoluer et s’adapter, comme il l’a toujours fait par le passé. Le phénomène de « destruction créatrice » présenté par Joseph Schumpeter comme étant le moteur même du système capitaliste a même tendance à s’accélérer lors de ces épisodes de « disruption » majeure que sont les crises et les conflits. Il faut espérer que la destruction évoquée ci-dessus soit compensée par des mesures qui en atténuent suffisamment le coût pour les individus et les sociétés, et que la création soit suffisamment encouragée et stimulée par les plans de relance et par les politiques mises en oeuvre post-crise pour produire une nouvelle prospérité.

À plus grande échelle, l’humanité devra prendre en compte les avertissements de la collapsologie. Tout d’abord, à l’ère des risques majeurs, tant endogènes qu’exogènes. il importe refonder des systèmes de solidarité ébranlés par les rabotement successifs de l’Etat-providence. Cette injonction n’est pas nouvelle, c’est un thème récurrent depuis la parution en 1986 de l’essai majeur d’Ulirch Beck, La société du risque. Le capitalisme, comme système de production basé sur le rôle complémentaire mais distinct du capital et du travail, est aveugle face à ses propres contradictions et à ses dérives. La pensée écologique contemporaine l’a bien révélé, tout comme la montée en flèche des inégalités sociale dans les pays occidentaux, à la suite de la révolution néo-liberale initiée dans les années 1970 par Milton Friedman et Frederich Hayek et reprise à son compte par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et par Ronald Reagan aux Etats-Unis, avant de se transformer en dogme universel, sous l’appellation de « Consensus de Washington ». Le caractère éminemment nocif de cette idéologie, qui pose comme axiome fondamental qu’on doit laisser le marché s’auto-réguler y compris lorsque ce dernier en est incapable, n’a pas conduit à son dépérissement, ni à son remplacement par une autre matrice idéologique. À la faveur de la révolution numérique, on a plutôt assisté à l’ajout d’une nouvelle superstructure, une couche technologique qui s’appuie sur la dimension la fois incitative et coercitive de ce Janus des temps modernes qu’est le néolibéralisme.

La modernité réflexive si bien décrite par Ulrich Beck dans son essai est un antidote, à la fois au capitalisme de surveillance technologique et à un illusoire retour à une autarcie dont la perspective est exploitée par des entrepreneurs politiques qui y voient l’occasion rêvée d’accéder, enfin, au pouvoir. Eriger des barrières est un réflexe naturel à la sortie de chaque crise, mais il s’agit dans bien des cas de « lignes Maginot » qui ne résistent pas à la crise suivante. De la même manière, Si elles ne sont pas contrebalancées par de nouvelles formes, fonctionnelles, de démocratie, et par des contre-pouvoirs suffisamment puissants, les nouvelles technologies de contrôle social déboucheront inévitablement sur un nouveau totalitarisme – sous ses versions soft (par le marché) ou hard (par l’Etat) ou de toute combinaison de ces deux formes idéal-typiques. Pour éviter cela, il est urgent d’édifier une citoyenneté fondée sur le développement du jugement critique – mis à mal par les coupes successives opérées dans les budgets de l’éducation -, associé à une très large diffusion des connaissances scientifiques.

Relisons les oeuvres des théoriciens de l’Ecole de Francfort ou de penseurs comme Habermas dont nous semblons avoir perdu le fil. Son concept de démocratie délibérative est plus pertinent que jamais à l’époque où les réseaux sociaux favorisent l’émergence de réalités informationnelles alternatives. La faculté de juger et l’accès à des connaissances permettant aux citoyens de se tenir à distance des fake news et autres alt-news, tout en s’appropriant directement la compréhension et l’évaluation des risques, à rebours de la pensée technocratique dominante et du gouvernement des experts. Quand aux représentants élus du peuple, cette crise les invite à faire preuve davantage d’humilité et à retrouver leur essence première. Ils ne sont que les ministres du peuple, c’est à dire ses serviteurs – au sens premier du terme -, et non ses maîtres. Qu’ils se le rappellent ou ils finiront par être balayés par la grande vague de contestation qui vient et qui s’annonce autrement plus dévastatrice que la pandémie du coronavirus.

Alexandre Kateb (C) 2020.

Cet article a été publié dans le journal La Tribune à l’adresse suivante.