Pourquoi la guerre du pétrole aura bien lieu

Points principaux de l’article :

  • Un accord temporaire de réduction de la production dans les conditions actuelles n’est pas nécessairement dans l’intérêt de tous les protagonistes de l’industrie pétrolière mondiale
  • Cet accord éventuel ne règlera pas les énormes problèmes de surcapacité qui vont s’intensifier sur le marché
  • La guerre du pétrole va s’intensifier dans les mois à venir pour des raisons d’hétérogénéité structurelle des acteurs.
  • Pour toutes ces raisons, une coalition OPEP++ ne pourrait se maintenir dans la durée et son impact sur les prix serait évanescent.

Les spéculations vont bon train sur la conclusion prochaine d’un « accord OPEP ++ » de réduction de la production pétrolière, impliquant les pays de l’OPEP, dirigés par l’Arabie saoudite, la Russie, et les producteurs de pétrole de schiste américain, dont le porte-parole attitré est devenue la Railroad Commission of Texas (RRC). Un tel accord ne reposera pas sur des considérations stratégiques liées à la régulation de l’offre à moyen et long terme, contrairement à celui de 2016 conclu entre l’OPEP et la Russie, mais sur des objectifs tactiques, puisqu’il s’agit surtout de sauvegarder des capacités de production qui, en l’absence d’un tel accord, devraient être gelées, augurant d’avanies techniques en chaîne et de coûts opérationnels et financiers prohibitifs pour certains opérateurs.

Au-delà d’une convergence d’intérêts de circonstance, il existe des divergences structurelles entre les différents protagonistes de ce « House of Cards pétrolier » aux dimensions planétaires (OPEP-Arabie Saoudite, Russie/Norvège et Etats-Unis/Canada) qu’il importe de bien saisir pour comprendre les manoeuvres de tous ces acteurs et les cartes dont ils disposent.

La première dimension fondamentale est le degré d’intervention et de coercition de l’Etat vis-à-vis de l’industrie pétrolière. À l’aune de ce critère, on peut distinguer trois groupes de pays :

  1. Les pays où l’industrie pétrolière est soumise à un monopole de l’Etat. Dans ces pays, le secteur pétrolier est monopolisé par des NOC (National Oil Companies) – c’est à dire in fine par l’Etat – qui exploitent les hydrocarbures en partenariat (ou pas) avec des compagnies étrangères. Il s’agit essentiellement des pays de l’OPEP.
  2. Les pays où l’industrie pétrolière est semi-libéralisée. Il s’agit d’un groupe de pays où les NOC coexistent avec des acteurs privés, dans le cadre d’une industrie pétrolière partiellement libéralisée. On retrouve dance ce groupe, la Russie, la Norvège ou encore de pays comme le Mexique et le Brésil, où les NOC ont été davantage « corporatisées » et où des acteurs privés nationaux et étrangers peuvent obtenir des concessions pétrolières de longue durée, voire posséder les réserves associées à un gisement, contrairement à la situation qui prévaut au sein du premier groupe de pays, dans lequel les réserves pétrolières appartiennent à l’Etat et où les contrats de partage de production sont préférés aux concessions.
  3. Les pays où l’industrie pétrolière est entièrement libéralisée, et où l’Etat n’intervient qu’à la marge, comme régulateur ou pour empêcher une disruption soudaine de l’offre, à travers la constitution de stocks stratégiques. On trouve dans ce groupe les Etats-Unis, le Canada mais aussi l’Australie, ainsi que la plupart des pays européens, à l’exception de la Norvège.

Il est facile de comprendre que les rapports de force ne sont pas les mêmes entre l’Etat et les acteurs privés dans chacun de ces trois groupes de pays. Même en Russie, où le système politique et économique est caractérisé par la fameuse « verticale du pouvoir » chère à Vladimir Poutine, il y a un jeu complexe de négociations et d’équilibres entre différents groupes d’intérêt. « Telle une pieuvre, le Kremlin a plusieurs tentacules et ces différentes tentacules se battent entre elles pour attraper la même proie », disait l’un des personnages du film de Pavel Loungine, Le nouveau russe.

En outre, s’il est possible de passer d’un groupe à l’autre, la transition du groupe 1 au groupe 2 est la plus laborieuse, comme en témoigne la lenteur du processus qui a conduit à l’introduction en bourse a minima (1,5%) de Saudi Aramco, ou encore la bronca soulevée par la nouvelle Loi sur les hydrocarbures en Algérie. Ces exemples montrent la difficulté des Etats en question à libéraliser leur secteur pétrolier, en raison de leur forte dépendance vis-à-vis des recettes pétrolières et d’une gouvernance rentière, fondamentalement hostile à une libéralisation avancée de l’économie nationale, en particulier dans un secteur considéré comme stratégique.

A contrario, aux Etats-Unis et au Canada, l’industrie pétrolière a toujours été entièrement dominée par des entrepreneurs et des groupes privés. Ces derniers ont émergé à la fin du XIXème siècle et se sont consolidés et renforcés à la faveur des différentes crises qu’ils ont traversées et qui ont conduit à la disparition des acteurs les plus fragiles. Bien entendu, cela n’exclut pas la nécessité pour ces acteurs économiques de développer des relations privilégiées avec les acteurs politiques. Il est ainsi de notoriété publique que l‘industrie pétrolière a l’un des budgets de lobbying politique les plus importants tous secteurs confondus aux Etats-Unis, au point qu’il est difficile d’accéder à la magistrature suprême sans leur appui ou de s’y maintenir en s’opposant à leurs intérêts.

La deuxième dimension fondamentale qu’il importe de prendre en compte est le durée du cycle de vie de l’exploitation pétrolière pour les différents acteurs, qui est corrélée au ROI anticipé. Cette dimension oppose :

  • Des acteurs aux cycles long étalés sur 10 à 20 ans, Il s’agit bien sûr des NOC, dont les obligations contractuelles vis-à-vis des Etats les obligent à s’aligner sur les stratégies de développement économiques à long terme élaborées par ces derniers. Ces acteurs étatiques sont les plus vulnérables à un pic historique plus rapide que prévu de la demande pétrolière mondiale (« Peak Oil Demand »), auquel les autres acteurs pourraient s’ajuster de manière plus rapide. Dans ce cas de figure, les actifs des NOC risquent d’être irrémédiablement dépréciés et les pays qui ont dépendent n’auront que « leurs yeux pour pleurer ». La compagnie norvégienne Equinor est sans doute la seule exception à cette règle.
  • Des opérateurs dont les cycles sont compris entre 5 à 10 ans constituées des IOC (International Oil Companies) – les grandes Majors pétrolières internationales (EXXON, BP, Total, …), et d’autres sociétés pétrolières qui ont réussi à ce hisser à un niveau suffisamment solide d’un point de vue financier (Marathon Oil Corporation par exemple). Contrairement à la plupart des NOC – à l’exception de Saudi Aramco depuis le rachat de SABIC – ces multinationales se sont diversifiées dans l’amont et engagent aujourd’hui une mutation critique pour préparer l’après-pétrole, en renforçant leurs capacités dans les énergies renouvelables.
  • Des acteurs aux cycles très courts (moins de 3 ans), que l’on pourrait qualifier de SMOCs (Small and Micro Oil Companies), plus communément appelées des E&P Micro-caps pour celles qui sont cotées en bourse. On trouvait encore il y a peu des centaines de représentants de ces TPME pétrolières dans l’industrie du pétrole de schiste aux Etats-Unis, ou dans celle des sables bitumineux au Canada. La crise de 2014-2015 a conduit à une consolidation de ces acteurs mais leur « Business model » reste le même. La durée de vie d’un gisement de pétrole de schiste est de quelques années seulement, alors qu’elle est de plusieurs décennies pour les gisements pétroliers conventionnels. Il faut donc faire preuve d’une très grande agilité financière et opérationnelle pour survivre dans un environnement aussi darwinien.

On comprend dès lors que la manière de prendre des décisions est très différente d’un groupe d’acteurs à l’autre. Jusqu’à un certain point, les IOC partagent, des intérêts stratégiques avec les NOC, avec lesquelles elles sont par ailleurs engagées dans de nombreux projets d’exploration et de production conjoints. Ces deux groupes peuvent tolérer des ROI temporairement plus faibles, à condition que la situation ne se prolonge pas indéfiniment, surtout pour les NOC dont l’activité est concentrée dans l’amont, ce qui les rend plus vulnérables à un prix du pétrole durablement faible. Le dernier groupe constitué des SMOC a besoin d’un ROI élevé, seul à même de permettre à ces entreprises de rembourser les gigantesques emprunts qu’elles ont du contracter auprès des banques et des marchés financiers. Ces « auto-entrepreneurs du pétrole » peuvent se mettre sous la protection de la loi américaine sur les faillites et ont potentiellement le moins de « sunken costs« , dans la mesure où les coûts de fermeture de leur installations sont plus faibles et où le manque à gagner est moins élevé en raison de l’épuisement rapide des gisements, que dans le cas des grands gisements qui requièrent une logistique, un entretien et des capacités d’exploitation extrêmement complexes et coûteuses.

La troisième dimension enfin est la dimension proprement géopolitique du pétrole. Cette dimension est fondamentale dans le cas présent, et la négliger reviendrait selon nous à se méprendre sur les intentions réelles des acteurs en présence. Tout au long de son histoire, l’or noir a en effet été considéré comme un instrument diplomatique et comme un levier de négociation clé pour certains Etats qui s’en sont servis pour exiger et obtenir des concessions de la part d’autres Etats. Autrement dit, il s’agit d’un instrument de « soft power » essentiel. Dans les situations de tensions sur l’offre – comme celles qui ont prévalu dans les années 1970 ou dans les années 2000 -, les pays producteurs ont pu jouer sur ce levier et en tirer avantage. Dans les situations d’effondrement de la demande, comme celle à laquelle nous assistons aujourd’hui, ce sont les grands pays consommateurs qui devraient user de ce levier. Mais la crise du coronavirus et son impact simultané et foudroyant sur l’offre et la demande mondiale ont bouleversé tous les schémas pré-établis.

Le président Donald Trump qui, fidèle à son habitude, a surpris le monde entier avec tweet qui a fait monter de 30% le prix du pétrole, est dans une position inconfortable sur ce dossier. D’un côté la majorité des consommateurs américains seraient satisfaits d’un maintien prolongé du prix de l’essence et du diesel à des niveaux très faibles, mais d’un autre côté, cette situation a d’ores et déjà des retombées régionales significatives (Texas, Dakota du Nord, Californie,…) qui ne sont pas de bonne augure sur le plan politique à quelques mois des élections présidentielles d’octobre 2020. Cette crise a également des dimensions sectorielles tout aussi importantes, pour le secteur de l’énergie bien sûr, mais aussi pour le secteur financier, Wall Street étant très exposé à la dette des entreprises du secteur pétrolier, qui représente actuellement un dixième de l’encours total des obligations à haut rendement aux Etats-Unis).

Source : Rystad Energy

En raison de la forte croissance de la production et de la stagnation de la demande pétrolière américaine depuis plusieurs années, le marché américain n’est pas intéressant pour des grands exportateurs pétroliers à monopole d’Etat comme l’Arabie saoudite. Cette dernière exporte moins de 1 millions de barils par jour vers ce marché. Des droits de douanes suffisamment élevés, imposés temporairement sur les importations pétrolières en provenance d’autres pays auraient pour effet d’accroître le prix du pétrole aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure, dans le reste du monde. En effet, ces droits de douanes réorienteraient vers le marché intérieur une partie de la production américaine de pétrole brut et de produits raffinés qui est aujourd’hui exportée. Cela représentait tout de même début 2020 près de 9 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers par jour. Dans tous les cas, la contraction de la demande – de près de 4 à 5 millions de barils par jour observée aux Etats-Unis en raison de la crise du coronavirus et des mesures de confinement mises en oeuvre dans 33 Etats, devrait fortement réduire les importations pétrolière dans les mois à venir. En fonction de la réponse des prix mondiaux, l’Arabie saoudite et la Russie pourraient donc être gagnantes dans un scénario d’absence d’accord. A contrario, un pays comme le Mexique qui exporte beaucoup plus de pétrole aux Etats-Unis serait beaucoup plus pénalisé s’il était concerné par ces mesures.

Alternativement, l’Arabie saoudite et la Russie pourraient faire mine de se ranger à la demande pressante formulée par le président Trump pour afficher leur volonté de stabiliser le marché pétrolier, tout en en profitant pour obtenir des concessions sur d’autres dossiers. Ces deux Etats ont-ils pour autant intérêt à baisser leur production dans des proportions significatives ? Il s’agit d’une situation classique de jeu non coopératif. Chacun préfère que ce soit l’autre qui fasse le premier effort pour pouvoir en profiter en passager clandestin. S’il s’agissait pour stabiliser le marché seulement pour l’OPEP de baisser de 6-7 millions sa production pétrolière, de même que pour les pays hors OPEP associés à ce dernier (Russie, Norvège, ..) de baisser de 3-4 millions leur production – et que cela s’accompagne enfin d’une baisse semblable de 2-3 millions de la production aux Etats-Unis et aux Canada – par le seul jeu de la destruction de la demande intérieure – on n’assisterait pas à un tel jeu de dupes. En temps normal, cela représenterait certes un effort colossal mais dans la situation actuelle cela représenterait moins de la moitié de la demande mondiale détruite par la crise du coronavirus au premier semestre de cette année. On voit mal dans ces conditions comment un tel accord pourrait faire repartir les prix à la hausse, au delà d’un certain seuil permettant le maintien en activité – même de manière réduite – des exploitations pétrolière, et qui serait de toute évident très inférieur aux 60 dollars le baril d’avant la crise.

Plus fondamentalement, les analyses du marché pétrolier en termes de théorie des jeux montrent que les acteurs à cycle long n’ont pas intérêt à conclure des pactes avec des acteurs à cycle court. Ces derniers introduisent une perturbation conséquente dans le jeu de l’offre et de la demande, mais sans nécessairement modifier la tendance sous-jacente à moyen et long terme. Ils constituent en cela davantage un bruit qu’un signal, à l’instar du nombre de puits de pétrole de schiste en activité qui n’est pas un bon indicateur des capacités réelles de production. La Railroad Commission of Texas a été érigée en porte-voix des SMOC. Or son rôle est avant tout d’optimiser la distribution du pétrole par ces clients et non d’agir comme un gendarme. Les Majors font quant à eux entendre une musique plus discrète, en tentant à la fois de ménager l’establishment politique américain et leurs partenaires étatiques dans le reste du monde. En raison de la segmentation établie ci-dessus, il est difficile de voir se former une coalition durable associant les SMOC, les IOC et les NOC, ou les trois groupes de pays cités ci-dessus.

C’est pourquoi nous pensons quau-delà des calculs politiques et géopolitiques,, des coups de menton et des retournements d’alliances, aussi spectaculaires soient-ils, le marché pétrolier sera soumis dans les mois à venir à une guerre de plus en plus intense dont le véritable enjeu est le contrôle des parts de marché en Asie, notamment en Inde et en Chine. Ces deux pays pourraient être les grands gagnants de ce jeu de massacre. Rétrospectivement, l’accord conclu en 2016 à Alger entre les groupes 1 et 2 sur l’axe « contrôle de l’Etat sur le secteur pétrolier » avait une certaine cohérence, à condition d’imaginer que les pays du groupe 1 allaient progressivement libéraliser leur industrie pétrolière et rejoindre ceux du groupe 2. La corporatisation et l’introduction en bourse de Saudi Aramco, ainsi que celle en préparation d’ADNOC en étaient des signes avant-coureurs. En temps de guerre pétrolière, ces projets sont jugés accessoires par rapport à des enjeux nationaux plus fondamentaux, ce que nous avions déjà relevé dans notre analyse sur l’IPO d’Aramco. Sur la base de ces éléments, une nouvelle coalition impliquant trois groupes d’acteurs aux intérêts aussi contradictoires a toutes les chances d’éclater, encore plus rapidement que l’accord OPEP+.