Apocalypse now ? L’économie mondiale après la crise du coronavirus.

Le mot a été lâché par le ministre français de l’économie, Bruno Lemaire, qui l’a asséné de but en blanc : « il n’y a pas d’autres comparaisons que la grande dépression de 1929 ».

On comprend que l’Etat en France, comme partout ailleurs dans le monde, en appelle à la mobilisation générale dans cette « guerre contre cet ennemi invisible » et encore mal connu, qu’est le Covid-19, un coronavirus de la même famille que le SARS ou que le MERS-COV, mais avec une « signature épidémiologique » qui lui est propre, et que les chercheurs et soignants s’échinent à décrypter, dans une véritable course contre la montre. Une course pour la vie, car ce virus tue. Promu officiellement – quoique tardivement – par l’OMS au rang de pandémie mondiale, ce nouveau coronavirus a déjà fait des dizaines de milliers de morts. Il pourrait en faire des centaines de milliers avant de disparaître dans la nature, ou de prendre une forme endémique et de revenir nous hanter à chaque saison hivernale, sous une forme plus ou moins virulente.

La comparaison avec la crise de 1929 est-elle justifiée ?

De prime à bord, il n’est pas besoin d’être devin ni prix Nobel d’économie pour constater l’impact économique catastrophique des mesures radicales de confinement prises par les gouvernements de plusieurs dizaines de pays dans le monde pour contenir la propagation du coronavirus et pour « aplatir la courbe », selon la formule désormais consacrée (voir notre article consacré à cette stratégie). Ces mesures concernent aujourd’hui près de 3,5 milliards d’êtres humains, soit la moitié de la population mondiale.

Très tôt, les marchés financiers ont anticipé la chute de l’activité économique qui allait en résulter. Le prix du pétrole s’est effondré – avec comme catalyseur l’échec de la réunion à Vienne entre l’OPEP et la Russie à trouver un accord pour limiter la production pétrolière, après l’expiration du précédent accord au 1er avril 2020. Le sell-off s’est ensuite propagé aux marchés d’actions – avec un crash qui a annulé en quelques jours plusieurs années de progression des cours boursiers -, puis aux autres actifs risqués, à l’instar de la dette d’entreprise cotée et de la dette souveraine émergente. Même un pays du G7 comme l’Italie a du faire face temporairement à la défiance des investisseurs vis-à-vis de sa dette, à cause d’une maladresse verbale de Christine Lagarde. Les grandes banques centrales (Réserve fédérale, BCE, Banque d’Angleterre, Banque du Japon) sont intervenues pour rassurer les marchés, les Etats et les entreprises qu’un tsunami de liquidité allait se déverser sur leurs économies respectives et que les banquiers centraux feraient « whatever it takes » – selon la célèbre formule de l’ancien président de la BCE Mario Draghi – pour éviter qu’une crise de liquidité ne se transforme en crise d’insolvabilité aux effets dévastateurs.

Les Etats ont alors embrayé sur les efforts des Banques centrales, en ordre dispersé. Le G20 s’est dit prêt à mobiliser 5 trillions de dollars, dont près de 3,5 trillions correspondaient en fait aux plans déjà annoncés par les Etats-Unis (2 trillions de dollars) et les pays européens (1,5 trillions d’euros) . Ces déclarations convenues n’ont pas réussi à masquer le délitement du multilatéralisme et l’absence d’une stratégie de coopération plus systématique au niveau international. Ironie du sort, l’Arabie saoudite, qui dirige le G20, pour la première fois de son histoire, n’a pas brillé par son sens des responsabilités, en lançant une guerre des prix dévastatrice au lendemain de la réunion de Vienne, augurant de grandes difficultés financières pour les majors pétrolières, de faillites en série pour les producteurs américains de pétrole de schiste et d’une amplification sans précédent des crises économiques, politiques et sociales dans les pays exportateurs de matières premières qui ne possèdent pas les réserves financières de l’Arabie saoudite ou de la Russie.

Les premières estimations de l’impact économique de cette crise sanitaire ont fait l’effet d’une douche froide :

  • Aux Etats-Unis, près 3,3 millions de personnes ont pointé au chômage la semaine finissant le 20 mars. Un record absolu sous forme de hausse verticale – du jamais vu ! – de cet indicateur.
  • En France, l’INSEE a calculé en utilisant des méthodes expérimentales que la réponse à la crise allait se traduire par une baisse de 35% de l’activité économique au mois de mars, ce qui signifie une perte de 3 points de pourcentage du PIB annuel par mois de confinement.
  • Les indices « flash » des Directeurs d’Achat – ou PMI (Purchasing Managers Index) – pour le mois de mars, publiés par le bureau d’études IHS Markit, ont eux aussi plongé en mars vers les abysses partout dans le monde.

Mais le plus inquiétant ce n’est pas cet arrêt synchronisé de l’offre et de la demande mondiale, aussi brutal et inédit soit-il. Si cet « AVC économique mondial » devait être aussi bref qu’il est violent – le temps d’un trimestre ou deux tout au plus – cela s’apparenterait à la transposition à l’économie réelle de ces crashs algorithmiques que l’on observe parfois sur les marchés financiers.

Au-delà de la gestion de la crise sanitaire et des mesures de soutien exceptionnelles destinées à s’assurer que des centaines de millions voire des milliards d’individus sur la planète ne perdent pas du jour au lendemain leurs moyens de subsistance, le plus inquiétant ce sont les conséquences économiques à moyen et long terme de cette crise. En d’autres termes, il s’agit de voir si le patient peut se rétablir rapidement une fois la cause de son mal endiguée, allant même jusqu’à connaître un regain d’activité qui compenserait la faiblesse initiale, ou si cet AVC inattendu n’est que le prélude d’une paralysie durable et d’une convalescence longue et incertaine.

La réponse à cette question est aujourd’hui extrêmement difficile. Certains facteurs plaident pour une reprise rapide de l »économie mondiale une fois la crise sanitaire maîtrisée. Parmi ces facteurs ont peut citer le caractère exogène de cette crise – contrairement à la crise financière de 2008 – et le report de demande qui ne manquera pas de s’exprimer une fois la crise passée. La Chine n’est-elle pas déjà sortie d’affaire ? En tout cas elle a échappé à l’apocalypse que certaines prédisaient. D’autres facteurs indiquent cependant que les mécanismes de bouclage macroéconomique et les distorsions microéconomiques quit amplifient les crises se sont déjà mis en branle, et que l’effet de contagion pourrait aller du secteur économique vers le secteur bancaire et vice-versa, dans un mouvement de balancier auto-entretenu qui pourrait préluder non seulement à une récession mondiale – on est déjà entré dans cette phase – mais à une véritable dépression, c’est à dire à une diminution durable et difficilement réversible de l’activité et de l’emploi.

L’expérience des années 1930 nous enseigne que les mécanismes d’une telle dépression passent par une chute de la demande d’une telle ampleur qu’elle provoque un effondrement de l’offre, qui à son tour amplifie les licenciements de travailleurs et les défaillances des entreprises et des banques, causant ainsi une spirale déflationniste dont les déterminants sont à la fois réels et financiers. L’économiste John Maynard Keynes l’avait compris avant tout le monde, en son temps, et ses propositions ont été reprises aux Etats-Unis par F.D. Roosevelt, avant d’être universellement adoptées après la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, la véritable question est de savoir s’il existe des mécanismes de rappel suffisamment puissants pour contrecarrer une nouvelle spirale déflationniste.

En temps normal, des forces de rappel spontanées existent dans l’économie. Une baisse temporaire de la demande se traduit par une baisse des prix et des salaires qui incite les consommateurs à acheter davantage et les producteurs à produire davantage, ce qui fait repartir la machine économique. Néanmoins, une partie de la demande est définitivement perdue lors d’un choc récessif de grande ampleur (voir cet article de Valérie Cerra et de Sweta Chaman Saxena dans American Economic Review). Dans le cas présent, il s’agit par exemple de la demande pour des services tels que le commerce de détail, la restauration, l’hôtellerie et les transports. La baisse de la production conduit ces entreprises à réduire leurs effectifs, conduisant à une nouvelle réduction de la demande agrégée globale, en raison de la baisse du revenu disponible des ménages, en volume, et ainsi de suite. Cette perte de demande n’est en outre que très faiblement compensée par l’envol du e-commerce et des services de livraison à domicile (Amazon, Deliveroo), des applications de télé-travail et des plateformes de divertissement à la Netflix, ou encore des services hospitaliers et des fabricants de masques et d’autres appareils médicaux..

Afin d’enrayer un cycle fatal de destruction de l’offre et de la demande, il est fondamental que le revenu disponible des ménages ne soit pas trop affecté lors d’un choc transitoire, d’où l’importance des mécanismes d’assurance chômage et des transferts sociaux qui compensent une perte temporaire de revenu, surtout si cette perte est la conséquence des mesures imposées par les pouvoirs publics. Plus un choc est violent et systémique et plus ces mécanismes compensatoires sont justifiés, tant d’un point de vue économique et social que d’un point de vue politique et moral (voir cette tribune de Kate Bahn dans Barron’s). Par ailleurs, les mécanismes qui permettent aux entreprises de conserver leurs salariés, comme les dispositifs de chômage partiel dont le coût est pris en charge par l’Etat, et plus généralement toutes les mesures permettant d’alléger des coûts fixes qui ne sont plus couverts par des revenus d’activité (cotisations sociales, charges d’intérêts et d’amortissement des crédits bancaires, impôts et taxes diverses) sont pleinement justifiées.

Une différence essentielle entre les années 1930 et la période actuelle réside dans la nature du régime monétaire en vigueur au niveau mondial. En effet, dans les années 1930, un système de taux de change fixe fondé sur l’étalon de change-or (Gold Exchange Standard) était en vigueur. Ce système assurait la stabilité des économies qui y participaient et facilitait les échanges entre elles n temps normal. Mais en période de crise, il constituait une contrainte très rigide et il empêchait l’adaptation spontanée de ces économies à des chocs aussi violents que le crash boursier de 1929 aux Etats-Unis. La flexibilité des taux de change et l’indépendance des politiques monétaires qui en résulte dans le régime post-Bretton Woods actuel, permet a priori d’absorber plus facilement ce type de choc exogène. À titre d’example, l’impact de la chute du prix du pétrole est moins fortement ressentie en Russie, où la chute du rouble fonctionne comme un amortisseur du choc, qu’en Arabie saoudite, où la monnaie est « peggée » au dollar. A contrario, les marchés financiers sont aujourd’hui intégrés de manière beaucoup plus forte qu’il y a un siècle. L’information circule instantanément d’un bout à l’autre de la planète, d’où l’importance d’instaurer des « coupe-circuit » pour éviter l’amplification de la crise par le canal financier. Il y a quelques années, le FMI a ainsi reconnu l’intérêt des contrôles de capitaux mis en oeuvre par certains pays émergents (Brésil, Malaisie) en période de crise.

Une autre différence fondamentale entre les années 1930 et les années 2020 est la structure des grandes économies de la planète, qui sont toutes aujourd’hui – à des degrés divers – des économies post-industrielles , avec une forte prépondérance des activités de services (notamment des services liés à la connaissance), un secteur manufacturier réduit à la portion congrue et un secteur primaire (agriculture et extraction minière) au poids marginal en termes de contribution à la valeur ajoutée totale. De prime abord, la Chine, qui a réalisé plus tardivement son industrialisation constitue une exception à cette observation générale, d’autant que l’Empire du Milieu est progressivement devenu « l’usine du monde », et la locomotive de la croissance mondiale au cours des vingt dernières années. L’industrie manufacturière y représente toujours 30% du PIB. Néanmoins, même en Chine c’est désormais le secteur des services qui tire la croissance. Les événements récents pourraient accélérer la tertiarisation de l’économie chinoise, amorcée au lendemain de la crise financière mondiale de 2008.

De l’importance d’une réaction rapide

Pour comprendre l’impact de cette transformation structurelle, il faut faire un petit retour en arrière et se rappeler que l’investissement est depuis deux cent ans la composante la plus volatile du PIB, au point que la théorie des cycles économiques attribue aux variations de cette composante un rôle central dans la déclenchement et la perpétuation des cycles. C’est le fameux « oscillateur de Samuelson », du nom du prix Nobel d’économie Paul Samuelson qui l’a mis en évidence. Or, les économies post-industrielles sont caractérisées par une moindre intensité capitalistique – l’investissement y est inférieur à 20% du PIB -, ce qui se traduit donc a priori par des fluctuations et des oscillations plus faibles de la valeur ajoutée totale. À court terme, ces économies sont mues par la consommation. À moyen et long terme, leur croissance dépend beaucoup plus des gains de productivité totale des facteurs – le « résidu » mis en évidence dans les années 1950 par les économistes Moses Abramovitz et Robert Solow – que de l’accumulation du capital et du travail. Cela a été confirmé par la suite. De fait, entre la fin de la seconde guerre mondiale et la fin des années 1960, on a observé dans les pays occidentaux une réduction marquée des fluctuations et des cycles économiques, poussant certains économistes à annoncer la mort des cycles et des crises. C’était en quelque sorte la victoire d’Adam Smith et de sa « main invisible » sur Karl Marx et sa « lutte des classes », préfigurant la victoire des Etats-Unis sur l’URSS.

Les deux chocs pétroliers des années 1970 ont alimenté une spirale inflationniste et déréglé les équilibres macroéconomiques qui prévalaient auparavant dans les économies occidentales, mais ils ont aussi accéléré la transition de ces économies vers le stade post-industriel, de même que celle du Japon. Ces chocs ont favorisé l’éclosion des nouvelles technologies de l’information à travers la recherche de nouveaux modes de travail et d’organisation, plus efficients et plus économes en énergie. À partir des années 1980, la volatilité des variables macroéconomiques (PIB, inflation, taux d’intérêt, taux de change), qui avait connu un véritable yo-yo dans les années 1970, a de nouveau baissé dans les pays de l’OCDE. Les deux dernières décennies du XXème siècle ont surtout été marquées par le démantèlement des systèmes d’économie planifiée, mettant fin – en Russie comme en Chine – à la prétendue alternative communiste au système capitaliste, et par les crises économiques et financières récurrentes dans les nouveaux pays en voie d’industrialisation – les « pays émergents » – auxquels les banquiers de Wall Street, de la City et de Tokyo étaient avides de prêter des capitaux.

La crise financière de 2008 est cependant venue rappeler qu’un dérèglement systémique de grande ampleur était toujours possible, y compris au sein des économies post-industrielles. En apparence, la crise actuelle est d’origine totalement exogène, contrairement à la crise de 2008 qui a été provoquée par l’écroulement d’une « pyramide de Ponzi » au coeur du système bancaire américain, à la faveur de la plus grande bulle immobilière que les Etats-Unis ont connue de leur histoire. La crise actuelle s’assimile à une catastrophe naturelle qui touche l’ensemble de la planète.

Néanmoins, dans des circonstances aussi exceptionnelles que celles que nous connaissons aujourd’hui, parier sur des forces de rappel spontanées serait non seulement aléatoire mais très risqué, voire suicidaire. Il est en effet important de préserver l’économie mondiale d’une nouvelle menace déflationniste – comme celle de la Grande Dépression – dont le risque ne peut être écarté pour la zone euro par exemple ou pour le Japon, qui est virtuellement en déflation depuis vingt ans et où cette tendance déflationniste n’est contrecarrée qu’au prix d’une intervention massive de l’Etat, contraint de dépenser et de s’endetter toujours davantage pour compenser l’atonie de la consommation et de l’investissement privés. La stagnation de la production industrielle dans la zone euro, au Japon est une réalité qui s’est installée au lendemain de la crise financière de 2008, tout comme la déconnexion entre la performance de l’économie réelle et celle des marchés financiers, artificiellement dopés par les politiques monétaires non conventionnelles des banques centrales.

En Chine, l’endettement déjà très élevé des entreprises et des municipalités menace de provoquer une crise financière sévère si l’Empire du Milieu mettait en oeuvre un stimulus budgétaire massif, de même ampleur que celui déployé au lendemain de la crise financière de 2008. En outre, la Chine doit encore résorber les excédents de production apparus au lendemain de la crise de 2008 et il n’est pas question pour les autorités chinoises de délayer la résorption de ces excédents. Cela explique les réticences chinoises face aux appels du pied des Européens et des Américains pour une relance coordonnée au niveau mondial. Cela est d’autant plus vrai que la Chine commence déjà à sortir de la crise sanitaire associée au coronavirus et que la structure de l’économie chinoise a beaucoup changé en dix ans, comme nous l’avons indiqué plus haut.

En l’absence d’une intervention massive des gouvernements et des banques centrales dans les autres pays du G20, les effets des boucles de rétroaction positive – plus communément appelées des « cercles vicieux » – pourraient l’emporter sur les forces de rappel. Le message semble avoir été reçu « cinq sur cinq », comme le montrent les plans de soutien massifs élaborés des deux côtés de l’Atlantique, ainsi qu’au Japon. Heureusement, les instruments des politiques économiques sont aussi beaucoup plus sophistiqués et plus diversifiés qu’auparavant. Les décideurs disposent du recul constitué par un siècle de politiques économiques conventionnelles et non conventionnelles, qui peuvent parer à toute sorte de crise. Comme l’expliquent Edmund Phelps et Roman Frydman dans une tribune publiée sur le site Project Syndicate, il ne doit pas y avoir de tabou à ce sujet. Il est important que les Etats utilisent tous les instruments existants et de nouveaux instruments qui doivent être inventés dans l’urgence pour assumer leur fonction d’assurance – et de réassurance – systémique.

Cela sera-t-il suffisant ? Tout dépendra de la durée de la crise. Ainsi que nous l’avons dit, l’économie mondiale est dans une situation très différente de celle de l’Entre-Deux-Guerres. D’un côté les pôles de croissance sont plus équilibrés qu’à l’époque, mais d’un autre côté les interactions et les interdépendances – tant réelles que financières – entre les différents pôles de l’économie mondiale sont également plus fortes aujourd’hui. En d’autres termes, la résilience à moyen et long terme de l’économie mondiale est plus forte mais la synchronicité de la crise à court terme l’est tout autant, accentuant son caractère violent et les risques associés aux « sudden stops« , notamment pour les économies émergentes (voir les travaux de Guillermo Calvo sur ce sujet).

L’euro, victime collatérale du coronavirus ?

En temps normal, l’économie de la zone euro est déjà très vulnérable aux chocs externes, même de moindre ampleur que celui suscité par la pandémie du coronavirus, en raison de son caractère fortement exportateur. Les séquelles de la crise actuelle risquent d’être particulièrement fortes pour l’Europe, en particulier pour la zone euro dont les tendances déflationnistes étaient déjà en germe depuis plusieurs années, et dont l’absence de politique budgétaire commune, adossée à une mutualisation des dettes publiques nationales, ne permet pas de faire face à une crise aussi violente dans des conditions satisfaisantes. C’est notamment le cas pour un pays comme l’Italie, pénalisé par une monnaie trop forte au regard de son différentiel de productivité avec l’Allemagne et les autres pays d’Europe du Nord.

La vulnérabilité du système bancaire européen à ce nouveau « stress test grandeur nature » d’une ampleur considérable, doit également être soulignée. Dans l’ensemble, les banques européennes sont certes beaucoup plus fortes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient au lendemain de la crise financière de 2008 et au moment de la crise souveraine de 2011-2013. Mais les difficultés qui commencent à apparaître dans l’économie réelle risquent de se traduire très rapidement par une forte dégradation de la solvabilité des emprunteurs, notamment des petites et moyennes entreprises et de secteurs très exposés à la crise. La dégradation du risque bancaire pourrait en particulier affecter le système bancaire italien, accroissant le risque systémique pour la zone euro. Cela est d’autant plus inquiétant que les systèmes de garantie des dépôts bancaires restent nationaux. Leur mutualisation au niveau européen, envisagée dans le cadre de l’Union bancaire, s’est jusqu’à présent heurtée à un refus de l’Allemagne.

Cette crise totalement imprévue va donc une fois de plus poser une question existentielle à la zone euro. L’action de la BCE ne suffira pas à elle seule à enrayer cette crise, sauf si elle achète directement de la dette publique aux Etats émetteurs. Or cela est interdit par les Traités européens en l’état actuel, et il est fort peu probable que les pays de la « Ligue hanséatique » avalisent un changement aussi radical, qui aurait pour effet de leur faire perdre tout contrôle sur la quantité de monnaie émise dans la zone, avec un risque non négligeable que la monnaie unique ne soit entraînée dans une spirale de dévalorisation monétaire (« monetary debasement« ) et qu’elle s’effondre. C’est une véritable hantise pour des dizaines de millions d’épargnants allemands et néerlandais qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent payer pour des pays du Sud incapables de réformer leur économie.

Dans tous les cas, les dettes publiques vont augmenter fortement après cette nouvelle crise systémique. Les marges de manoeuvre monétaires et fiscales seront d’autant plus réduites et le retour à l’ancien « pacte de stabilité européen » fondé sur une dette limitée à 60% du PIB et sur l’obligation de présenter un budget équilibré – hors effets conjoncturels – ne sera pas possible. Dans ces conditions, seul un sursaut « hamiltonien« , comme celui qui a conduit à la mutualisation des dettes des Etats fédérés aux Etats-Unis à travers le « Funding Act of 1790« , pourra sauver la zone euro. Mais il n’est pas dit que les peuples du Nord de l’Europe – ni d’ailleurs ceux du Sud – en veulent vraiment aujourd’hui. Il faut dire que l’UE a fait la preuve de son inefficacité et de sa pusillanimité dans la gestion de la crise sanitaire qui a submergé le piémont italien avant de s’étendre aux pays voisins. La solidarité européenne a fonctionné a minima, tant chaque pays était empêtré dans la gestion de la crise sur son propre territoire, et à faire en sorte de ne pas connaître les pénuries en équipement médical endurées par certains de ses voisins.

La fin de la « mondialisation heureuse » ?

La question de la reconfiguration à venir de l’économie mondiale s’est également posée avec force dès le déclenchement de la crise sanitaire à Wuhan en Chine, en janvier-février de cette année. Les mesures de confinement prises par le gouvernement chinois avaient alors abouti à une quasi paralysie de l’économie chinoise et à une disruption des chaînes régionales et mondiales d’approvisionnement alimentées par l’ « usine du monde ». Des multinationales comme Apple ont signalé qu’elles ne pourraient pas honorer à temps les commandes pour certains de leurs produits, en raison de cette crise.

Des voix critique se sont rapidement élevées pour dire que la crise du coronavirus était le dernier clou sur le cercueil de la mondialisation néolibérale, hyper-financiarisée et inégalitaire que le monde avait connue depuis les années 1990. Il faut dire que l’ordre économique mondial prévalent avait déjà été fortement ébranlé ces dernières années par les coups de boutoir de Donald Trump contre les pratiques commerciales supposément déloyales de la Chine et les menaces pour la sécurité nationale américaine posées, toujours selon Trump, par la pénétration sur le marché américain des grandes entreprises technologiques chinoises (Huawei, ZTE, ..). De notoriété publique, ces dernières sont fortement soutenues par l’Etat chinois et surveillées de près par les cellules du Parti communiste chinois implantées en leur sein. L’intensification de la guerre commerciale, sur fond de rivalité technologique croissante entre la Chine et les Etats-Unis devait déjà marquer la fin de la « mondialisation heureuse » ou « ingénue » des années Clinton.

L’Union Européenne est entrée à reculons, et comme à contre-coeur, dans ce débat, lorsqu’il est apparu clair aux hiérarques et technocrates européens que la Chine voulait désormais asseoir sa puissance au coeur même de l’Europe, à travers le cheval de Troie constitué par son projet des « Nouvelles routes de la soie ». Après avoir acquis une partie du port du Pirée en Grèce, à la faveur de la crise souveraine de 2011-2013, la Chine a d’abord cherché à renforcer ses liens avec les pays balkaniques et avec le « groupe de Visegrad », constitué des anciennes « démocraties populaires » qui ont rejoint l’Union Européenne et l’OTAN après la chute du communisme. Par la suite, l’évolution de la donne politique en Italie a donné l’occasion à Pékin de remporter une victoire stratégique majeure. Face au refus de Bruxelles de l’aider à redresser sa situation économique, l’Italie, l’un des six pays fondateurs de l’Union Européenne et la troisième économie de la zone euro, a officiellement souscrit à l’initiative stratégique chinoise.

Contrairement à la réponse américaine, où un consensus bipartisan s’est très rapidement forgé pour « contenir » la montée en puissance de la Chine, bien au-delà du style baroque et des embardées atrabilaires d’un Donald Trump, la réponse européenne a d’abord été fidèle à son tempérament : toute en retenue, bureaucratique et fondée sur le plus petit dénominateur commun entre les 28 Etats membres (27 depuis le départ du Royaume-Uni de l’UE, officialisé en janvier 2020). Il a fallu attendre mars 2019, pour que la Chine soit enfin considérée comme un « rival systémique » par la Commission Européenne. Allant plus loin, l’Union Européenne brandit désormais la menace d’une « taxe carbone aux frontières » ciblant les produits importés de pays qui n’appliquent pas ses normes restrictives sur les émissions de carbone. Cette taxe pourrait concerner les Etats-Unis, qui se sont retirés de l’Accord de Paris en 2018, mais elle vise en priorité la Chine, alors même que les émissions de carbone chinoises sont en voie de stabilisation depuis quelques années, en raison du virage post-industriel amorcé par le pays.

Emissions de CO2 de la Chine. Source : Climate Action Tracker

La crise sanitaire massive associée à la pandémie du Coronavirus en Italie, en Espagne et en France a mis en évidence la dépendance excessive de ces pays vis-à-vis de la Chine et d’autres pays extra-européens pour des équipements critiques, comme les masques de protection et les respirateurs médicaux. On peut s’attendre dans les prochaines années au développement d’une production européenne pour ces équipements, et sans doute pour d’autres équipements qui seront considérés comme stratégiques. À l’occasion de cette crise, le gouvernement allemand a opéré une volte face par rapport à sa doctrine non interventionniste et décidé de créer un fonds stratégique initialement doté de 100 milliards d’euros, qui pourrait atteindre 500 milliards d’euros à terme, afin de prendre des participations dans des entreprises nationales, grands groupes ou start ups, considérées comme stratégiques pour le pays.

Plus fondamentalement, c’est une révision profonde de la doctrine économique à l’échelle de l’UE qui pourrait se produire à l’issue de cette crise. Cette doctrine est toujours dominée par le primat de la concurrence « libre et non faussée » sur la création de « champions européens », comme l’a montré l’opposition de la Commissaire européenne Margrethe Vestager à la fusion Siemens-Alstom. À l’heure de l’intelligence artificielle, l’Europe accuse un retard important dans les nouvelles technologies vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine. De l’avis de nombreux experts, les plans d’investissements annoncés jusque là par la Commission Européenne et les Etats membres dans ce domaine demeurent très largement insuffisants. La dernière feuille de route en la matière, dévoilée en février dernier par la présidente de la Commission, Ursula Von der Layen ne déroge pas à la règle. Sur le papier, les ambitions sont louables. « Nous voulons que l’application de ces nouvelles technologies soit digne de la confiance de nos citoyens […] Nous encourageons une approche responsable de l’intelligence artificielle centrée sur l’humain », a déclaré la présidente de la Commission. Mais dans la pratique, l’approche européenne est très bureaucratique et manque cruellement de pragmatisme économique et de moyens financiers. On ne sait pas très bien d’où proviendront les 20 milliards d’euros par an promis à l’IA. Au demeurant, cela serait insuffisant par rapport aux centaines de milliards de dollars dépensés en la matière par la Chine et les Etats-Unis.

La nouvelle doctrine économique européenne devra reconsidérer le dogme d’une concurrence « libre et non faussée » sur le marché intérieur pour mieux prendre en compte les économies d’échelle, les pratiques non concurrentielles extra-européennes et les menaces d’OPA hostiles qui pèsent sur les entreprises européennes. Aux Etats-Unis par exemple, en dépit des déboires récents de Facebook et de Google, dont les dirigeants ont du s’expliquer devant le Congrès sur leur gestion peu éthique des données personnelles des Américains, il ne vient à personne l’idée de remettre en cause la domination des FAANG dans le paysage économique et technologique du pays. Ces derniers pèsent en effet près de 20% de la capitalisation boursière et constituent la locomotive de l’économie américaine. La première entreprise technologique européenne, SAP, arrive très loin derrière avec une capitalisation de près de 100 milliards de dollars, qui représente moins d’un dixième de celle de Microsoft.

Au delà de ces considérations qui s’inscrivent toujours dans le cadre d’un modèle productiviste et interconnecté à l’échelle internationale – quitte à installer des écluses pour maîtriser les risques associés aux interdépendances mondiales et à encourager la constitution d’une « réserve stratégique » pour des produits aujourd’hui fabriqués ailleurs -, certains voudraient profiter de cette crise pour revenir à un modèle d’économies autosuffisantes et autarciques « à la Robinson Crusoé ». Or, c’est précisément une telle attitude qui avait précipité la propagation de la Grande Dépression au niveau mondial dans les années 1930. Qui peut valablement s’opposer aux « circuits courts » et aux autres pratiques soutenables qui visent à rapprocher davantage les producteurs des consommateurs, tout en garantissant la qualité, la traçabilité et l’origine des produits ? Qui peut raisonnablement s’opposer une refonte de grande ampleur des systèmes sanitaires et plus généralement à un retour en force des Etats, avec des moyens sensiblement renforcés, pour remplir leurs fonctions de garants de la cohésion nationale et de réassureurs des risques systémiques ?

Pour autant, il s’agit de concilier ce recentrage de la mondialisation sur les Etats-nations et sur les grands pôles de puissance régionaux avec la nécessité de ne pas remettre en cause, de manière irréfléchie et désordonnée, les immenses gains en productivité réalisés au cours des trente dernières années, grâce à la spécialisation et à la division internationale du travail. On assiste à la faveur de cette nouvelle crise systémique, à la cristallisation du débat entre deux grandes tendances de fond, l’une d’essence profondément politique, associant sous ses abords écologiste et souverainiste l’exigence d’une plus grande justice sociale et environnementale avec une demande croissante de protection vis-à-vis des risques endogènes et exogènes, l’autre d’essence purement économique, prosaïquement fondée sur le calcul des pertes et des profits, et qui reste, qu’on le veuille ou non, nécessaire à la bonne marche de nos sociétés. C’est de la dialectique et de la confrontation entre ces deux grandes tendances contradictoires mais complémentaires qu’émergeront les nouveaux contrats sociaux nationaux et régionaux et, si des efforts suffisamment importants sont déployés en ce sens, que se préciseront les contours d’une nouvelle gouvernance mondiale.